« La Gibecière à Mots », fondée en 2012 par Stéphane le Mat, est une édition numérique qui vous propose des classiques de la littérature française et étrangère, « élevés » au domaine public, en ebooks.

« La Gibecière à Mots » remet sur le devant de la scène, des ouvrages que le temps a jaunis et recouverts d'une couche de poussière ; oubliés et abandonnés, « La Gibecière à Mots » vous offre la possibilité de leur donner une nouvelle place dans le présent.

« La Gibecière à Mots » fait également perdurer dans le temps des classiques plus connus.


samedi 5 décembre 2020

Départ dans la nuit (Emmanuel Bove)


Emmanuel Bove
(1898-1945) 

"Nous venions de passer douze jours entassés dans des wagons à bestiaux. Des journées entières s’étaient écoulées sans que le train bougeât. Puis, tout à coup, il s’emballait. Le vent nous glaçait alors. Une poudre grise tombait des parois, s’élevait du plancher, nous raclant la gorge, nous desséchant les narines. À un arrêt, nous avions obtenu l’autorisation de ramasser un peu de paille, mais c’était une paille morte qui, en quelques heures, s’était réduite en poussière. Mes camarades se serraient les uns contre les autres. Moi, je préférais avoir froid. Quand le train roulait à toute vitesse et que l’un de nous fumait, nous pensions tous à l’incendie possible. 
Il faisait nuit quand nous arrivâmes au camp de Biberach. De la gare nous avions parcouru vingt-trois kilomètres à pied. Il fallait nous répartir à présent. Nous attendions, assis sur la terre gelée, que les formalités prissent fin. Les Allemands, malgré leur fameux esprit d’organisation, ne s’en sortaient pas. Nous changions à chaque instant de place. Tout se passait dans un ordre parfait. Mais nous restions, en attendant, toujours dehors. 
Pelet se rasseyait chaque fois. Je m’étais accroché à lui dès le départ. Au moment de monter dans le train, on l’avait poussé d’un côté, moi d’un autre. Je l’avais suivi quand même. On avait essayé de me repousser à coups de pied, mais un remous s’était produit et j’avais pu me faufiler. 
Qu’allait-il se passer maintenant ? Pelet ne bougeait pas. Il était recroquevillé sur lui-même comme un malheureux abandonné. Sa tête touchait presque ses genoux. Je le frappai dans le dos. Il se redressa, me regarda tristement. Je lui dis : 
– Surtout reste à côté de moi. 
Je ne le connaissais pas, mais j’avais peur qu’on ne nous séparât. 
Depuis cinq mois et demi que j’étais prisonnier, je ne songeais qu’à m’évader." 

Le devoir d'un prisonnier de guerre n'est-il pas de s'évader ? C'est l'obsession du narrateur ... rejoindre la France. Mais peut-il avoir confiance en ses camarades de stalag ? 
A suivre : "Non-lieu".